Max Ingrand, du Verre à la Lumière

À part les spécialistes de l’art décoratif et les passionnés de vitraux, qui connaît Max Ingrand aujourd’hui ? Et pourtant, il est sans doute l’un des plus grands créateurs dans le domaine de l’art du verre et de la lumière du XXème siècle. Peu de personnes savent qu’une des icônes du design, la lampe 1853 en opaline blanche, toujours éditée cinquante cinq ans après sa naissance, est signée de lui. Il est temps de le (re)découvrir……

Né en 1908 dans les Deux-Sèvres, Max Ingrand passe une partie de sa jeunesse à Chartres. La cathédrale et ses célèbres vitraux, aux couleurs magnifiées par la lumière sans cesse changeante, le fascinent. « Ma cathédrale ! (….) La splendeur et la magie des multiples feux que dispensent les admirables couleurs » auront un effet déterminant sur l’ensemble de sa carrière. Il part pour Paris afin d’y suivre les cours de l’Ecole des Arts Décoratifs et entre, dès son diplôme obtenu en 1927, chez le maître verrier Jacques Gruber, l’un des fondateurs de l’Ecole de Nancy. Jacques Gruber est incontestablement le spécialiste du vitrail le plus renommé de son temps, aux réalisations innombrables, allant des verrières de la villa Majorelle et de la Chambre de Commerce de Nancy à celles des Galeries Lafayette à Paris. C’est au sein de son atelier, engagé également dans la restauration de vitraux d’églises, que Max Ingrand va apprendre les subtilités du travail du verre. Il y est d’abord chargé de la peinture sur verre, et est ensuite initié aux techniques de fabrication des vitraux et aux multiples possibilités offertes par ce matériau dont il tombe littéralement amoureux, et qu’il va désormais s’approprier.

VERRE ET VITRAUX

Max Ingrand quitte l’atelier de Jacques Gruber en 1931 pour fonder sa propre entreprise. La création de l’ensemble des vitraux des baies de l’église Sainte Agnès de Maisons-Alfort, au début des années trente, marque le vrai début de sa carrière en tant que maître verrier. Ces vitraux illustrent déjà le style que va développer Max Ingrand : nombreux personnages qui tendront avec le temps à un expressionisme de plus en plus marqué (avec quelques incursions dans les années 60 vers l’abstraction), importance des couleurs fortes, principalement les rouge, bleu, vert, jaune, tels qu’utilisés entre le XII et le XVIème siècle. Au lendemain de la guerre, qu’il a passée en grande partie dans un camp de prisonniers de Silésie où sa foi a été renforcée, Max Ingrand est l’un des maîtres verriers les plus sollicités pour les chantiers de restauration et construction d’églises. Ses créations, dans une veine essentiellement figurative, sont en opposition avec les idées du père dominicain Marie-Alain Couturier, qui prône un renouveau de l’art sacré et fait appel à des artistes tels Pierre Matisse, Fernand Léger ou Alfred Manessier pour réaliser les vitraux d’édifices religieux. A la fin de sa carrière, les ateliers de Max Ingrand seront intervenus sur plus de deux cents églises, non seulement en France comme à la cathédrale Saint Gatien de Tours, la cathédrale de Beauvais ou l’église des Jacobins de Toulouse, mais également en Belgique, en Allemagne, aux Etats-Unis, au Canada, au Brésil et au Venezuela.

VERRE GRAVE

Parallèlement à ses premières commandes de vitraux, Max Ingrand s’intéresse au verre gravé qui, dès les années vingt, est de plus en plus utilisé dans les décors d’hôtels, de boutiques et de brasseries, de maisons et d’appartements,. Il deviendra vite l’un des spécialistes de cette technique. Le verre, parfois coloré, est travaillé à l’acide et au sable au cours d’opérations complexes et souvent dangereuses (manipulation d’acide fluorhydrique et jets de sable), et est par la suite argenté ou doré afin de révéler les motifs gravés. Il avait épousé en 1931 Paule, elle même diplômée de l’Ecole des Arts Décoratifs, avec laquelle il développe une vaste clientèle séduite par le talent du jeune couple. Si Max est le technicien qui expérimente et réalise la gravure sur verre, Paule travaille à la conception des sujets et motifs qui animeront les verres. Graphiste, peintre, fresquiste, Paule mène de son côté une carrière très active, allant des pages de couverture de la revue Art et Industrie à des cartons de tapisserie, des fresques et des bijoux. Max et Paule contribuent de façon primordiale à la mode des miroirs gravés qui se développe dans les années 30. Adeptes du classicisme, leurs motifs incluent, à côté de quelques tentatives d’esprit constructiviste, de nombreux sujets mythologiques et astrologiques. Voie lactée, signes du zodiaque, travaux d’Hercule, Vénus, Bacchus, Mont Parnasse, poissons et coquillages, entrelacs floraux envahissent, sur leurs supports de miroirs, murs, plafonds, portes et paravents. La fameuse décoratrice américaine Elsie de Wolfe leur commande plusieurs décors pour son hôtel parisien, et leur ouvre les portes de la haute société fortunée : Helena Rubinstein, la baronne de Gunzbourg, Edsel Ford, le prince Asaka du Japon, et jusqu’au roi Charles II de Roumanie dont ils réalisent la verrière du théâtre privé….
Les décors des verres gravés de Max et Paule Ingrand se caractérisent par la netteté du trait, la précision des formes, un dessin puissant. Dégradés de couleurs, profondeur des perspectives, aplats argentés, ciels laiteux, fonds piquetés, la maîtrise de la technique est telle qu’elle permet toutes les subtilités à leurs créations, dont la qualité surpasse les réalisations de leurs nombreux suiveurs, et les rend inimitables. Il est donc nullement surprenant que la plupart des décorateurs de l’époque font appel à eux pour des miroirs à suspendre, des plateaux de tables ou des dalles qui servent non seulement à la décoration de meubles mais également à celle d’importants chantiers d’intérieurs. On peut citer parmi eux René Prou, Gilbert Poillerat, Marc du Plantier, René Drouet, Jules Leleu, Maxime Old, André Arbus, Raymond Subes. Pour l’hôtel du baron Empain à Bruxelles, ils conçoivent une verrière de trente mètres carrés où Hercule abat l’hydre de l’Herne alors que s’ébattent bêtes sauvages et autres animaux au milieu d’étoiles et de planètes qui s’illuminent lorsque la nuit vient….Pour le légendaire paquebot « Normandie », ils réalisent entre autres une « Toilette de Vénus » et revêtent de miroirs 240 salles de bains !Les années de guerre entraînent une séparation de fait entre Max et Paule, qui se solde par un divorce en 1945, et la fin de leur collaboration. Il rencontre chez son ami Gilbert Poillerat, le célèbre ferronnier, Marie-Alberte Madre-Rey, qui deviendra sa seconde épouse et dont il aura deux enfants.

VERRE ET ARCHITECTURE

Passionné par le verre, Max Ingrand veut intégrer ce matériau en tant que composant majeur de l’architecture de son temps. Déjà dans les années 30, il avait mis au point des carreaux de métal recouverts d’émail, inaltérables et permettant couleurs et textures innombrables, brevetés sous le nom de « Raghès ». Il s’intéresse après la guerre au verre de Saint-Just comme revêtement mural, couramment appelé verre antique. Il en couvrira les lambris de la salle à manger du casino de Monte Carlo au début des années 50. C’est à cette époque qu’il est contacté par la manufacture de Saint-Gobain pour en devenir le directeur artistique. Grâce à la découverte de la trempe du verre, il est désormais possible de produire des glaces polies très résistantes, pouvant atteindre de grandes tailles. Nombre de décorateurs, à l’instar de René Coulon ou Raphaël, introduisent alors le verre dans les meubles qu’ils dessinent. Max Ingrand apporte son expérience de ce matériau dans la conception de nouveaux produits verriers. Toute une gamme de verres voit le jour, colorés, argentés, fumés, parmi d’autres. Il aménage le nouveau siège social de la manufacture de Saint Gobain, l’ouvre sur l’extérieur au moyen d’immenses baies vitrées, cache les sources lumineuses des plafonds derrière des cabochons de verre taillés au burin. Il dessine même le mobilier, inspiré des créations de Gio Ponti et du design italien.
Max Ingrand est conscient que l’emploi du verre, associé à la lumière – qu’elle soit naturelle ou électrique – offre de nouvelles et multiples possibilités. Il engage au début des années 60 Ben Swilders, en tant que directeur du département décoration qu’il décide de créer dans ses ateliers du passage Tenaille à Paris où il est installé depuis 1932. A partir de 1962, les deux hommes sont chargés de l’architecture intérieure d’innombrables entreprises publiques et privées. Ils collaborent avec les architectes Edouard et Jean Niermans pour les auditoriums de Radio France (1962), Olivier-Clément Cacoub pour le palais du Président Bourguiba à Skanès (1962), Pierre Dufau pour le Centre d’Essai de l’Energie Atomique (1965), Louis Sainsaulieu pour le siège social de Peugeot (1966).

VERRE ET LUMIERE

La notoriété de Max Ingrand est en grande partie due à son travail sur le verre et la lumière. Pour lui, « noble et précieux, le verre semble être le complément idéal de la lumière », qui elle-même est liée à la vie. En 1954, il devient le directeur artistique de Fontana Arte. Créée en 1932 par Gio Ponti qui en partagea la direction artistique avec Pietro Chiesa, cette entreprise est spécialisée dans la production de meubles, luminaires et objets en verre. Saint Gobain en est actionnaire dès 1952 pour en devenir le seul propriétaire en 1966. Avec l’aide de dessinateurs de talent, Max Ingrand relance la société avec des collections de produits qui sont distribués en Italie et à l’étranger. Lui-même en dessine un grand nombre, tous étant soumis à son approbation. L’une de ses premières créations pour Fontana Arte est un coup de maître : sa lampe 853, dessinée en 1954, en verre opaliné se révèlera un succès mondial. Lustres, plafonniers, lampadaires, appliques, lampes à poser, ainsi que quelques tables et objets, tels des cendriers, bougeoirs et vases envahissent les catalogues de la maison Fontana Arte. L’inventivité y est toujours présente, avec un sens aigu du design et une mise en valeur des multiples transparences du verre, grâce à une connaissance parfaite de ce matériau. Les recherches de Max Ingrand et de ses collaborateurs en explorent toutes les possibilités. Les cendriers sont lisses et purs comme des galets, le lampadaire « Trident » emprisonne avec humour trois bougies dans une coque de verre poli, tout comme le lampadaire « Micro » parodie le micro des stars des années 60 avec sa lampe en glace polie et sa réserve de verre sablé, posée sur une tige de métal laqué et laiton. Afin d’élargir la demande, un certain nombre de créations sont déclinées en des lignes de luminaires incluant lustres, appliques et lampes. Particulièrement séduisant, le miroir éclairant « Pistil », serti de cabochons de verre éclaté, date de la même époque. Certaines créations sont de véritables sculptures, telle cette lampe de table en bronze et dalle de verre poli et taillé au burin sur la tranche, posée sur un socle en bois laqué noir, et éditée par Fontana Arte, vers 1955-60. Si Max Ingrand aime utiliser le verre opaliné blanc pour la douceur qu’il confère à la lumière, la technique de la taille au burin qui permet des effets visuels spectaculaires, en donnant au verre un aspect « cassé », rude et brut que dompte la lumière, devient en quelque sorte sa signature.
Alors que Max Ingrand se rend à Milan chaque mois, ses ateliers du passage Tenaille continuent de produire vitraux et toutes sortes de pièces en verre, dont des prototypes pour Fontana Arte. Déjà en 1947, le secteur miroiterie avait réalisé quelques décors en verre, comme celui en verre antique et miroirs sablés pour le stand d’André Arbus au Salon des Artistes Décorateurs de 1947. De nombreux miroirs, grands ou de taille plus modeste, sont commandés par les décorateurs de l’époque. Certains sont d’esprit classique, le miroir étant simplement encadré de baguettes également en miroir traversées d’élégants entrelacs. D’autres cadres mêlent verre sablé, éclaté et taillé, ou miroirs découpés et cabochons de verre, transmettant à l’objet force et puissance. L’artiste joue avec les formes, utilisant tour à tour le rectangle, l’octogone ou la forme libre. Ainsi, une dalle de glace sablée et taillée au burin, faisant penser à un morceau de pierre presque brute, entoure un miroir, tandis qu’une dalle de verre transparente, thermoformée, taillée et grugée représente un soleil. A la fin des années 50, Max Ingrand réalise pour le paquebot « France » les murs lumineux de la piscine de la première classe. Le verre y est travaillé au sable et au burin pour former des motifs abstraits, donnant l’impression de parois de quartz. Les emblématiques fontaines éclairantes du Rond-point des Champs Elysées à Paris, avec leurs verres dépolis à l’acide et taillé au burin, sont élevées en 1959, celles de la Place Victor Hugo en 1960. Doué d’une puissance de travail étonnante, à peine Max Ingrand quitte-t-il la direction de Fontana Arte en 1967, qu’il décide de créer la société Verre Lumière, dont l’un des buts est d’exploiter les technologies nouvelles dans le domaine de l’électricité. Il est ainsi le premier à éditer des lampes halogènes. Un autre des objectifs de Verre Lumière est d’instaurer en matière d’éclairage une collaboration avec architectes et décorateurs, afin que la lumière devienne « matériau de construction ».

Max Ingrand, Président de la Société française d’éclairage, ancien vice-président de la Société des Artistes Décorateurs, disparaît brutalement en 1969, il y a juste quarante ans. Cet humaniste laisse derrière lui une somme de créations ayant toutes eu pour but de magnifier ce matériau qu’il a tant aimé, le verre, tel que transcendé par la lumière, qui l’a tant fasciné.

(Guy Bloch-Champfort)

En 1961 lors de la construction de la nouvelle ligne Pittsburgh d’Aniche, Max Ingrand avec les architectes Legrand et Rabinel décrit les modalités de sa participation à l’aménagement interne et aux coloris utilisés dans les bâtiments et le réseau de conduites fluides de l’usine:
« Il faut créer une atmosphère des passages entre chaque fonction particulière; servir l’édifice, ses volumes et son caractère; souligner tel ou tel détail; enfin mettre en valeur les machines petites et grandes, en insistant sur les points essentiels ou sensibles, voilà ce qui m’a guidé dans l’étude de coloration que j’ai faite.
Il faut aussi, je crois, insister sur le fait que ce travail a été réalisé en équipe. Le Directeur, les ingénieurs chargé des travaux, les architectes, ont chacun pour sa part exprimé leurs désirs, expliqué le pourquoi de chaque chose, et je me suis efforcé de faire en sorte que ma coloration réponde à leur attente et rende encore plus compréhensible le fonctionnement de l’usine. C’est ainsi que chaque fonction a sa dominante de couleurs: calme et claire.
C’est par des points très colorés quelquefois fixes, quelquefois mobiles tels les chariots multicolores qui circulent dans toute l’usine, que la note de gaîté et l’attrait de la couleur se manifeste. Il est bon aussi de souligner qu’une semblable méthode de travail, avec toutes les gammes de coloration répertoriées, permet l’entretien de l’usine sans que son caractère initial en soit modifié, et c’est là une donnée d’importance quand on pense au travail considérable que représente la recherche de couleur de chaque détail, de chaque poutre, de chaque mur de chaque machine »
Cité par André ORSINI, Traditions Verrières St-G, extrait de la brochure d’inauguration de la nouvelle ligne Pittsburgh d’Aniche.

Pendant cette même période, un artiste Georges Milluy dessine et peint la nouvelle usine en rappellant l’instrumentation des couleurs voulue par Max Ingrand, en ces termes:

et dans une de ses petites huiles

A noter enfin la parution de la très belle monographie en septembre 2009:
« Max Ingrand, du verre à la lumière », par Pierre-Emmanuel Martin-Vivier, aux editions Norma 2009
Prix actuel: 65 €

André Orsini