Madame Geoffrin au XVIIIè siècle

Maurice Hamon nous dévoile, dans son ouvrage récent, l’histoire encore mal connue de cette femme d’influence par son réseau, au bénéfice de ses intérêts financiers bien compris, au sein de la Compagnie des Glaces dont elle possède une part non négligeable du capital, grâce à son mari, François Geoffrin, « caissier de la Compagnie« .

Lieux de sociabilité certes, mais surtout le lieu de pouvoir à travers lesquels de nouvelles élites, celles de la finance et de l’industrie, s’affirmèrent socialement, les salons des Lumières ont joué un rôle historique capital. En lançant les écrivains et les artistes, en répandant les idées nouvelles, en faisant et défaisant la réputation des hommes d’État, en drainant vers la Ville (et non plus vers la Cour) l’Europe de la création et de la pensée, les maîtresse de maison de cette époque ont écrit une page fascinante de l’histoire des femmes, car elles ont brisé le modèle qui les réduisait à l’état de pourvoyeuses de dots et de génitrices.

Mme Geoffrin est certainement celle qui est allée le plus loin dans cette voie. N’ayant pour elle ni la naissance (elle devait son opulence à son mariage, à 15 ans, avec un barbon, caissier de la manufacture des glaces de Saint-Gobain), ni l’esprit de galanterie, ni la culture (son orthographe est très approximative), elle usa, pour supplanter ses rivales, notamment Mme du Deffand, de sa force de persuasion, de son entregent, de sa capacité à se servir des hommes pour attirer les autres. Vaniteuse bien sûre, fière de ses prises de guerre et soucieuse de toucher les gens importants, elle visait à gagner la confiance des décideurs politiques, par exemple pour faire renouveler le privilège royal de Saint-Gobain ou consolider sa position d’actionnaire principal. Peut-être même s’est-elle faite femme d’influence pour être meilleure femme d’affaires…. Ses liens avec Catherine de Russie ou avec le roi de Pologne Stanislas Poniatowski, en tout cas, semblent l’avoir mobilisé davantage que sa familiarité avec Fontenelle, Montesquieu ou Van Loo. De la même façon, ses relations orageuses avec sa fille, Mme de la Ferté-Imbault, qui tenait salon avec elle et qui prit plus tard sa suite, ne furent jamais dépourvus d’arrière-pensées financières.

Femme de tête intelligente et énergique, Mme Geoffrin méritait bien cette biographie entièrement nouvelle. exploitant avec une science et un talent littéraire exceptionnel une masse d’archives absolument inédites, Maurice Hamon renverse bien des idées reçues sur son héroïne et plus généralement sur le XVIIIe siècle. Son livre modifie en profondeur notre vision et dissipe nombre d’erreurs et de mièvrerie colportée par une historiographie paresseuse.