Les vitraux restaurés de la Ste Chapelle à Paris

Je ne résiste pas à l’envie de vous proposer ces lignes de Florence Evin , parues dans le Monde du 29 aout dernier, décrivant si bien l’atmosphère de l’atelier de Béatrice Alliou , au Mans, lors des travaux finaux de restauration de deux des vitraux de la Sainte Chapelle, qui ont été confiés à son atelier Vitrail-France. Je vous invite à venir les admirer fin octobre après leur remontage dans l’édifice, protégés par un double vitrage:

Béatrice Alliou, restauratrice de vitraux
Grace à elle et à son équipe, la Sainte-Chapelle va retrouver son éclat à l’automne.

Le mot d’ordre griffonné à la craie sur un tableau noir donne le ton : « Ne soyez pas trop émus pour la Sainte-Chapelle. » Boutade ou prudent avertissement écrit à la hâte ? Avoir sur sa table lumineuse un petit morceau du vitrail, vieux de huit siècles, de cette « Bible de lumière » qu’est l’église de la Sainte-Chapelle, joyau de l’art gothique flamboyant de l’île de la Cité, à Paris, n’est pas anodin. La pudique fierté de Béatrice Alliou, restauratrice de vitraux au Mans, et qui a remporté l’appel d’offres lancé par le Centre des monuments nationaux, est à ce sujet éloquente.

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Béatrice Alliou est à l’oeuvre, dans son atelier de Vitrail France, au Mans, un 14 juillet, pour l’ultime étape, la plus minutieuse : celle des soins, dans le respect absolu de l’oeuvre originale, classée monument historique. C’est le coup de feu : la mission doit être bouclée avant les congés d’août. Les fameux vitraux, qui attirent 800 000 visiteurs par an, seront remontés en octobre après avoir été dotés d’un double vitrage. Ils seront visibles par le public en novembre.

A côté des restaurations prestigieuses (cathédrales de Chartres et du Mans, Panthéon..) qu’elle enchaîne, les deux vitraux de l’abside de la Sainte-Chapelle – L’Arbre de Jessé et L’Enfance du Christ – sont les plus spectaculaires. Par leur grandeur : 13 mètres de haut sur 2 de large. Et leur complexité : une verrière totalise 128 panneaux, chacun étant composé de 200 petites pièces de verre coloré, soutenues par des plombs qui dessinent le trait, noir. La manipulation est délicate. Mélanger ou égarer un élément de ces puzzles serait une catastrophe nationale.

Penchée sur une scène en rinceau de 50 cm de côté, dont la beauté est intacte, Béatrice Alliou livre son diagnostic : « Le roi David, tenant une viole, a gardé ses couleurs vives. Le chocolat de la robe, les bleu, jaune et vert des palmettes, les feuilles trilobées de l’arbre de Jessé éclatent. La face extérieure des vitraux a été nettoyée, le noir de la pollution parisienne, des poussières et suies minéralisées, a été enlevé au scalpel, et la résine a été dissoute à l’acétone. » Un travail d’orfèvre qui a révélé la pureté et la fraîcheur du dessin.

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Pas question de fête nationale, ce 14 juillet : l’équipe est au complet, quinze compagnons en bleu de travail, courbés sur l’établi, gants de chirurgien aux mains, charlotte sur la tête en guise de protection. Le silence impressionne. L’attention exigée est totale : seuls résonnent les brefs coups de marteau pour ajuster les plombs. La joyeuse diversité des outils en dit long : plume, brosse à dents, éponge, cure-dent, papier absorbant, et les innombrables pinceaux – l’ébouriffoir, le traînard, le putois… – utiles lorsqu’il faut remplacer un morceau de verre disparu et refaire la « grisaille », la couleur, obtenue avec une poudre de pigments métalliques.

Changer les plombs, « dont l’état est souvent dramatique », voilà l’urgence pour la restauratrice. Pointer ceux qui ont été ajoutés lors de la restauration du XIXe siècle et sont devenus inutiles. Distinguer les verres originaux renflés et très épais de ceux, minces et réguliers, qui ont été changés : « La cive (pièce de verre) d’origine garde la forme concentrique de la baguette du souffleur. Très épaisse au centre, comme un cul de bouteille, elle est de couleur irrégulière. Des nuances difficiles à retrouver, s’émeut-elle en effleurant le vitrail du doigt. La qualité est très belle, ils ont gardé leur transparence. Saint Louis avait commandé le summum. »

Heureuse avec sa troupe, elle parle avec amour du « verre, avec ses plombs, qui reste souple, résiste à la grêle, à la pluie, à des vents de 250 km/h et des chaleurs de 80 degrés, quand le soleil frappe ». Autour d’elle, la moyenne d’âge, 19-27 ans, étonne. Comme l’enthousiasme, déclaré sans retenue. D’une seule voix, tous parlent d’une passion née dans l’enfance. Michel, Blanche, Emeline, Guillaume et les autres auront appris de Béatrice Alliou que « le verre ne se dompte pas, il s’apprivoise ».

Florence Evin