Les grands verriers à Saint-Gobain: 1-Louis BOUDIN

Méridional d’origine modeste et humaniste cultivé, Louis BOUDIN a révolutionné la fabrique de la glace en mettant au point la « coulée continue »Louis François Boudin naît à l’Isle-sur-la-Sorgue le 17 mai 1875. Sa famille est modeste et très catholique. Sa mère tient une petite droguerie . Son père, cultivateur puis épicier est surtout connu comme le meilleur pêcheur de truites de la région. Le couple a deux autres enfants.

Les parents tiennent à mener au delà de la scolarité obligatoire, les études de Louis à l’école Benoît. L’enfant y est boursier. Ses petites filles nous rapportent que, très jeune, il fait preuve à la fois de qualités inventives et de souci social. Par exemple, puni à l’école, il invente le porte-plume à deux plumes, pour faire ses lignes plus vite ! Une autre fois, malade il se trouve à la cure du village de Rasteau et dit au curé : »Quand je serai grand, je ferai quelque chose pour que les gens aient chez eux, du bon air, et de la lumière » : déjà une vocation de verrier !. Louis poursuit ses études pour prendre « l’ascenseur social » : il intègre l’Ecole d’Aix-en-Provence en 1891 : c’est un gadzarts de culture classique, amateur de Bossuet et de Pascal. Il est lui-même écrivain. Toute sa vie, il rédigera de nombreux carnets, témoignages de ses expériences et de la société de son temps.

Artiste et inventeur, au service du bien
Il commence son activité professionnelle à Paris puis à Montluçon. Toute sa carrière se déroule dans le Nord. Louis qui parle provençal, y perd même son accent du sud. Tempérament d’artiste et excellent musicien, il joue du hautbois et deviendra plus tard Président de l’Harmonie municipale de Saint-Gobain. Il épousera d’ailleurs une pianiste qui lui donnera quatre enfants entre 1900 et 1915. L’un de ses petits-fils, Gérard Choquenet est actuellement PDG d’une PME de haute technologie à Chauny (Aisne), spécialisée dans les équipements de verrerie et la filtration sur filtres presse.
Entré à la Compagnie en 1900, Louis est chef de fabrication à la glacerie de Franière, en Belgique.. Le travail y est très pénible, en particulier à cause de la chaleur et des rayonnements dégagés par les fours et le verre en fusion. Améliorer ces conditions et diminuer la pénibilité est un souci constant pour Louis qui compte sur le progrès technique pour y parvenir. Dès 1906 il conçoit la coulée continue du verre plat : sa direction d’alors considère l’id ée avec scepticisme…et ne donne pas suite.
En 1908 il est sous-directeur de la Manufacture des Glaces de Saint-Gobain(Aisne). Louis est devenu un spécialiste exceptionnel du verre et de siopn comportement.Sa connaissance encyclopédique des mécanismes de refroidissement lui permet en particulier de maîtriser les tensions et les cassures du matériau ( en aiguilles ou en rhomboèdres ». La guerre l’ayant ramené en Auvergne, c’est à Montluçon qu’il met au point le verre trempé, promis à un très grand avenir, en particulier dans l’industrie automobile.
Pendant la Grande Guerre, très patriote et malgré ses 39 ans et ses responsabilités de père de famille, il se désole de ne pas pouvoir combattre pour le salut de la Patrie. En effet, petit et de constitution peu robuste, il a un bras légèrement handicapé, ce qui lui interdit tout service actif. ….Il participe toutefois à l’effort de guerre, en créant une usine à Chalon-sur-Saône, spécialisée dans les optiques pour sous-marins.

Premier vrai progrès depuis Louis XIV !
Après la guerre, il retourne à Saint-Gobain et en devient le directeur en 1920. Il a enfin le pouvoir de mettre ses idées en pratique. En 1925, la grande invention de Louis Boudin va révolutionner l’industrie du verre plat et de la Glace.
La fabrication des glaces n’a guère changé depuis…Louis XIV ! Le verre est d’abord chauffé et affiné dans des creusets, appelés »pots ». Puis le contenu de chaque pot est versé sur une table en fonte de la dimension de la glace à produire. Un rouleau égalise l’épaisseur du verre en se déplaçant parallèlement à la table. Dès que la glace st suffisamment refroidie, elle est introduite dans un four de recuisson et de refroidissement, la « carcaise ». Tout cela nécessite beaucoup d’équipements et de manutention extrêmement pénibles.

Le procédé Boudin est tout autre : un four unique tient le verre en fusion à niveau constant. Le verre s’écoule par une fente horizontale, puis passe entre les deux cylindres d’un laminoir. La glace défile ensuite en continu dans le four de recuisson et de refroidissement. Enfin elle est découpée à la sortie du four et envoyée au polissage. Ce procédé ne présente que des avantages : meilleure qualité, moins de surface de bâtiments nécessaire et moins de personnel, donc une meilleure productivité. Il se répan aussitôt dans le monde entier.
Les honneurs qu’il ne sollicite pourtant pas viennent à lui : conseiller municipal de Saint-Gobain à partir de 1931, Légion d’honneur en 1939…En 1941, Louis prend sa retraite mais reste ingénieur-conseil à la Compagnie…..
Louis poursuit ses recherches jusque dans les années 1950. Il cherche à remplacer le laminoir et les premiers rouleaux à la sortie du four par un »coussin d’air ». Il ne parvient pas à obtenir des résultats probants. Seul le procédé float de Pilkington, qui emploie un lit d’étain liquide y parviendra en 1959. La sidérurgie appliquera- sous ce même nom, un procédé reposant sur le même principe, bien que sa mise en œuvre soit assez différente, à ;la fabrication des demi-produits au début des années…1980.
Le promeneur trouve aujourd’hui une rue Louis Boudin à Saint-Gobain, et une autre à L’Isle-sur-Sorgue. Louis repose au cimetière de l’Isle depuis le 15 mai 1967. Son épouse Adrienne l’y a rejoint pour toujours en 1988 , à 107 ans.

Pierre Tarissi ( AL 1970)
Arts et Métiers Magazine . Janvier – Février 2008
(avec l’aimable autorisation de Arts et Métiers Magazine)

A la suite de cette innovation, il m’a paru intéressant de rappeler l’opinion du grand verrier, Georges BONTEMPS, dans son remarquable ouvrage de 1868, Le Guide du Verrier, sur la possibilité de laminage du verre entre des rouleaux comme le métal :
« Notons bien toutefois que la malléabilité du verre n’est pas de la même nature que celle des métaux : en effet celle-ci est modifiée par la propriété de corps non conducteur du calorique. C’est pour n’avoir pas fait cette observation, que M. PAJOT des CHARMES avait conçu la fausse idée du laminage des glaces entre deux rouleaux………….
Je le répète, ces essais ne supposaient pas des idées très nettes des propriétés du
verre, et l’on doit espérer que cette malencontreuse entreprise ne trouvera plus de fabricant bénévole disposé à en faire les frais ». !!!!!!!!!!
Louis Baudin, à la suite de nombreuses recherches utilisées en particulier pour l’application de cette technique au verre coulé depuis la fin du XIXè siècle, y aboutira cependant. D’autres, à la même époque , en Allemagne et aux Etats-Unis, utiliseront le même procédé de laminage en coulée de la glace, à partir d’un four à bassin ; les schémas de fonctionnement extraits de l’ouvrage du regretté Pierre PIGANIOL, paru en 1965, montrent les quelques différences :
1-le premier schéma rappelle le procédé ancien de coulée à partir d’un pot, découvert à la fin du XVIIè,
2-les deux suivants montrent le procédé intermédiaire Bicheroux et une variante, toujours à partir d’un pot, mais suivi d’un laminage sur table.
3-les deux derniers représentent le procédé ultime de coulée continue à partir d’un four à bassin mis en route par Louis Boudin et « copié » par Ford aux Etats-Unis.

Il faut enfin rappeler que ce dernier procédé permit, outre une productivité élevée, de fabriquer en grandes quantités le verre mince nécessaire à l’expansion du marché automobile

André Orsini