Le baptême du four des Cristalleries de Saint-Louis

a donné lieu à une vieille tradition verrière, celle du baptême religieux du nouveau four. C’est ce que la journaliste du Monde, Nicole Vulser, dans le n° du 12 octobre dernier, qualifie de:

Rite ancestral aux Cristalleries de Saint-Louis

Incongru mélange d’industrie et de religion ? La tradition date du XVIe siècle et seules les Cristalleries de Saint-Louis, nichées au fond d’une vallée mosellane, peuvent s’enorgueillir : tous les cinq ans, chaque nouveau four, qui sert à créer les verres, les lustres, les carafes ou les vases en cristal, fait l’objet d’une bénédiction, étendue à tous les verriers et à leurs familles.
La cérémonie s’est tenue samedi 9 octobre, par un très frais matin d’automne. Près de 250 personnes, des notables, des retraités, des salariés mis sur leur trente et un et venus avec leurs enfants, étaient rassemblées au coeur de la grande halle, le coeur battant de la manufacture, là même où s’écoulent, de jour comme de nuit, 6 tonnes de cristal en fusion sous forme d’une lave incandescente. Là où la furie des flammes atteint 1 200 degrés et où se tient l’incroyable ballet des verriers qui prélèvent au bout de leur canne en rotation une boule rougeoyante, un peu menaçante, aux allures de friandise dantesque. Là où ils soufflent comme des ogres aux délicatesses de brodeuses.
Jérôme de Lavergnolle, PDG des Cristalleries (groupe Hermès) a rappelé qu’avant d’être installées à Saint-Louis-lès-Bitche, les verreries comme les cristalleries étaient itinérantes. Elles changeaient de place pour trouver du bois, seul combustible alors nécessaire pour le four, et repartaient après avoir exploité des forêts. Centre de la communauté, le nouveau four, reconstruit périodiquement, était à chaque fois béni, originellement pour débarrasser le cristal de toute impureté.

 » Cueilleurs  » et  » chefs de place « :

Quand en 1767, un an avant le rattachement de la Lorraine à la France, les Cristalleries se sont installées définitivement à Saint-Louis, une chapelle avait été construite sur le site industriel. A la veille de la Révolution, le registre du personnel de cette manufacture incluait des  » cueilleurs  » (verriers chargés de prélever une masse de cristal au bout d’une canne creuse), des  » chefs de place  » – les verriers les plus qualifiés -, des graveurs, des doreurs, des polisseurs, mais aussi des bûcherons, un épicier, un chirurgien, un maître d’école et aussi un vicaire.

Dans son aube fraîchement repassée, l’ abbé Sarritzu, chargé de neuf paroisses avoisinantes, s’est plié au rite ancestral, en faisant le tour du nouveau four, mis en service le 25 août. Ce qui revient à dire dans le jargon du cru que sa première coulée s’est effectuée le jour de la Saint-Louis. Pour son office, l’homme d’Eglise bénéficiait d’un instrument ad hoc : un goupillon spécialement créé pour la circonstance, en cristal filigrané de deux couleurs, rouge et transparent. M. de Lavergnolle lui en a fait cadeau. Les verriers racontent qu’après la dernière bénédiction, le précédent four marchait mieux qu’avant. Les petits miracles, en quelque sorte, de l’industrie du cristal, qui en a bien besoin.

Nicole Vulser
© Le Monde