La Mémoire batie des verriers: Bousquet d’Orb

1955-2005, déjà cinquante années se sont écoulées depuis la fermeture de cette verrerie à bouteille du Bas-Languedoc située aux contreforts sud du massif central, dans la vallée de l’Orb, à quelques trente kms de Béziers. Nous allons , avec Pierre SALLES, natif de cette région et fils d’un verrier de cette usine, ancien établissement de notre compagnie, vous en conter l’histoire, intéressante à plus d’un titre.
En effet, elle compte parmi les premières à la fin du XVIIIè siècle, à utiliser « le charbon de terre » du gisement houiller de la même commune, à proximité . L’abbé MARTEL, professeur de théologie au collège de Béziers, propriétaire depuis une dizaine d’années, de la mine de charbon toute proche, recherche un marché pour le charbon extrait et demande une autorisation de construction et d’exploitation d’une verrerie . En effet les chemins de terre existants, et l’éloignement des marchés de consommation, handicapent gravement l’exploitation de la mine. Il obtient l’autorisation royale le 10 février 1784, sous condition que le four » ne soit chauffé exclusivement que par du charbon de terre ». Depuis plus d’un siècle, en effet, le pouvoir royal , mais aussi les habitants de ces régions s’émouvaient des coupes de bois importantes pratiquées par les verriers de la région pour chauffer leurs fours à verre . Leur nomadisme habituel , près des forêts à exploiter ,et leurs faibles investissements nécessaires avaient entraîné une déforestation importante de toute la région languedocienne et, en conséquence, des difficultés importantes d’approvisionnement de bois pour toutes les activités privées et artisanales des campagnes et villes proches. La découverte de gisements houillers utilisables depuis le début du XVIII dans cette région soit dans le Gard près d’Alès, soit dans le Tarn à Carmaux avait permis au pouvoir royal d’inciter à ce changement de combustible, mais sans grand succès pendant de longues années. Les verriers (petits gentilshommes, pour la plupart), avaient freiné ce changement, pour des raisons diverses, les habitudes millénaires certainement , mais aussi l’éloignement de ces gisements, des cités de Nîmes, Montpellier; l’inexistence de rivières navigables et la mauvaise qualité des chemins de l’époque empêchaient en effet durant la mauvaise saison, les transport du charbon.
Mais l’abbé,spéculateur averti, revend aussitôt l’autorisation obtenue, les deux concessions de charbon et de verreries à Antoine François REY, receveur des finances à Montpellier, aux disponibilités monétaires assurées, le 18 avril 1785. Il en construit aussitôt les bâtiments logements et installations nécessaires, pour couler et souffler ses premières bouteilles au début de l’année 1787.
La belle gravure ci-dessus nous en montre très fidèlement l’aspect peu après sa construction, vers 1790. L’ensemble est d’ailleurs conservé partiellement aujourd’hui, ( en faisant l’un des plus anciens bâtiments verriers à charbon, subsistants à notre époque en France et sans doute en Europe ). Le financier, maître de la verrerie, n’est pas seulement un vulgaire financier; il semble en effet avoir quelques idées novatrices sur l’exploitation d’une verrerie à bouteilles: l’ Encyclopédie Méthodique cite en effet plusieurs expériences dans la composition des matières vitrifiables, avec l’utilisation de laves volcaniques présentes dans le sable de l’Orb descendue des monts d’Auvergne, ainsi que de feldspaths quartzifères, menées par A.F. REY, sur les conseils et études du chimiste CHAPTAL.
Mais avec la Révolution, les affaires s’arrêtent et périclitent, et l’homme d’ancien régime revend en 1795, l’ensemble mine et verrerie à Etienne PELLET. Celui- ci agrandira la verrerie avec les différents « fermiers » à qui il confiera la verrerie, en construisant un deuxième four à charbon dans le prolongement des premiers bâtiments du XVIIIè..Il en subsiste, , un ensemble très intéressant de tunnels croisés d’amenée d’air , qui feront ensuite l’objet de modifications liés au passage au gaz de houille, les gazogènes, vers le milieu du XIXè siècle. Il en est de même pour les régénérateurs du troisième four construit en continuité du second, et dont les empilages et les séries de voûtain en brique, rappellent bien la révolution des chauffages de fours; la réutilisation de l’air chaud sorti des fours pour réchauffer l’air froid nécessaire à la combustion des gaz de houille en provenance des fours à coke voisins permettait en effet d’économiser près de 40% de l’énergie nécessaire.
En juillet 1839, G. PELLET vend l’ensemble charbonnage et verrerie à la Compagnie USQUIN, qui continuera pendant tout le siècle à l’affermer à différentes sociétés et en particulier à l’une des premières associations de coopérative ouvrière de 1858 à 1865. Finalement M. SIMON, liquidateur et principal actionnaire de la Cie propriétaire afferme la verrerie aux Verreries de Carmaux en 1891, qui l’achètent en 1903.
Rappelons que Saint-Gobain rentre en 1925 dans le capital de Carmaux, qui fusionnera avec les Verreries de Cognac (usine d’Arlac et de Saumur) en 1954. L’apport de capitaux consécutif permettra la modernisation de l’usine du Bousquet pendant les années 1930 et en particulier la mise en place des machines Boucher dans un premier temps puis des Lynch. L’effectif avait atteint 300 verriers dont 20 enfants en 1893 et environ 150 à la fermeture.
Et puis la modernisation de l’ensemble des verreries à bouteilles de notre Compagnie, avec l’agrandissement des fours , les nouvelles machines Roirant et I.S., et, pour Le Bousquet d’Orb, la perte de son principal marché, les bouteilles Perrier, entraînera son arrêt en 1955.
Heureusement l’équipe d’anciens verriers de notre Amicale et d’habitants fédérés par Pierre SALLES, avec, en particulier Marius COURCOURAL, Salvador CANO et Jean MEYNIER, se sont intéressés à leur ancien lieu de travail et préservent la mémoire de cette ancienne communauté verrière.

André ORSINI