La Manufacture royale de verre et de cristaux de Chiusa en Piémont

Les bâtiments de la Manufacture construits à partir de 1760 s’élèvent à peu de distance du centre de la Cité. Ils ont maintenant plus de deux siècles , en grande partie conservés aujourd’hui, à l’exception des halles de fours construites à l’extérieur du quadrilatère des bâtiments actuels ( en raison des risques d’incendie) , et qui furent démolies après l’arrêt d’exploitation de la manufacture vers 1860.

Le site avait été choisi par le pouvoir royal piémontais pour remplacer les petites verreries situées près de la capitale à Turin. En effet , la manufacture pourrait bénéficier de l’importante réserve forestière du val de Pésio tout proche, mais aussi de la proximité du grand centre verrier d’Altare, existant depuis des siècles , où la cristallerie put trouver une part importante des verriers nécessaires. Il fallut cependant faire venir de l’étranger( yc de Murano et Venise, états indépendants de l’époque)°. On y trouvait aussi des verriers français, et de Bohème, pour leur spécialité : les grandes glaces pour les premiers et la cristallerie pour les seconds.

Cet établissement décidé par le pouvoir royal piémontais est très représentatif de l’ambiance européenne libérale et industrielle du milieu du XVIIIè. En effet un peu partout en Europe fleurissent ces grandes Manufactures royales dans différentes branches d’activité. Je ne m’intéresserai ici qu’au domaine du verre et du cristal, cher aux monarques de l’époque, pour embellir les nouveaux palais royaux , de leurs vitrages, miroirs, lustres, et services de tables. Dans le même temps les découvertes techniques exigent des capitaux beaucoup plus importants pour construire bâtiments et équipements déjà industriels et non plus artisanaux. Les verreries forestières ont fait leur temps, le soufflage manuel du verre a trouvé sa nouvelle technique de coulée sur table, avec le verrier Perrot et les glaciers de Saint-Gobain. Mais les techniques anciennes comme les nouvelles exigent aussi des investissements humains importants par le nombre et le professionnalisme. En effet les verreries artisanales des siècles précédents avaient des effectifs très faibles de l’ordre d’une vingtaine de verriers au maximum. Les premières verreries industrielles du milieu du XVIIIè, comme celles de Bordeaux, Bourg en Gironde, ou Folembray atteignent et quelquefois dépassent la centaine d’ouvriers à demeure. Mais il faut aussi attirer les quelques spécialistes des anciennes techniques, pour le cristal et les miroirs par exemple, ou des nouvelles, avec l’utilisation naissante du charbon comme combustible dans les fours de fusion du verre à bouteilles, sur le continent ; il faut aussi construire des logements pour les loger à proximité et les tenir sous bonne garde . Tout ce foisonnement si bien illustré par l’édition de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, à la même époque, exige donc la construction de nouvelles fabriques beaucoup plus grandes et plus coûteuses. Tous les grands états de l’époque voudront en posseder une .

La première et la plus fameuse sera en France, la Manufacture royale de Glaces à Saint-Gobain, précédée à Paris par les ateliers de la Manufacture , rue de Reuilly. Colbert , à la demande de Louis XIV en fut l’initiateur : il s’agissait en effet de pouvoir fabriquer en France les fameux miroirs dont Venise étaient les plus grands et seuls spécialistes de l’époque, pour décorer les nombreux bâtiments construits par le roi et sa cour. Bien entendu il fallut débaucher quelques verriers vénitiens avec beaucoup de difficultés car la Sérénissime entendait les empêcher de répandre ailleurs ses fameux secrets de fabrication. Elle sera construite, à la fin du XVIIè, en Picardie, dans une forêt qui fournira le bois, et près des grandes carrières d’Ile de France qui fourniront le sable. Les verriers viendront nombreux de Normandie et plus particulièrement de la verrerie de Tourlaville dirigée par Richard Lucas de Nehou.

Ce fut ensuite un demi-siècle plus tard en Espagne, la Manufacture royale de Sao Ildofonso à La Granja près de Ségovie. Celle-ci a conservé ses magnifiques bâtiments du XVIIIè, aujourd’hui restaurés Il sont maintenant le site de l’un des plus beaux musées du verre européen, à coté d’un institut de formation des métiers du verre. Après le Spessart, Altare, la Lorraine, et la Thiérache, ce devrait être pour notre Association, un but obligatoire de visite à la fois sur le plan historique, technique et social. En effet là aussi il fallut s’entourer au départ des quelques spécialistes européens de l’époque et utiliser cette fameuse route du verre à travers l’Europe pour les rechercher et les faire venir former des verriers locaux

Tous les autres grands royaumes de l’époque construisirent leur manufacture comme celle de Leerdam en Hollande En France nous rappellerons pour le cristal, la manufacture royale de Saint Louis en Lorraine et la cristallerie de la Reine au Creusot dont il reste une grande partie des Bâtiments et en particulier les deux grands cone-glass, bâtiments et fours à la manière anglaise, sans les hautes cheminées cylindriques classiques.

Pour en revenir à la Manufacture de Chiusa, nous prenons maintenant le chemin du musée communal installé dans l’ancien logis des Marquis, après avoir cheminé autour des anciens Bâtiments datant pour une grande part de l’époque de la construction, actuellement transformés en logements sociaux. Le musée récemment ouvert est consacré à l’histoire et à l’environnement naturel del Valle Pesio, mais aussi des deux principales activités industrielles de la Vallée, la Céramique et les Verres et Cristaux. Nous ne parlerons bien évidemment que de la seconde partie, merveilleusement installée au premier étage du Bâtiment.
En effet la présentation pédagogique est parfaitement réussie, grâce aux trésors archivistiques laissés par les familles des derniers propriétaires de la Manufacture, les Spada et les Béria, mais aussi aux maquettes des divers bâtiments qui composaient la fabrique. De même la maquette du bâtiment des fours est superbe et montre bien le processus de fabrication des produits, accompagnée par un Cd interactif très réussi.

Mon propos se limitant à l’architecture et à l’Europe de ces manufactures , je laisse le soin à Jean-Jacques et à Benoit le soin de donner plus d’informations sur la visite détaillée du musée.

En guise de conclusion, je ne résisterai pas à citer une partie du très bel article de José Maria Ballester sur ces grandes Manufactures royales d’Europe dans le très beau livre auquel il a participé :« La Manufacture royale de La Granja et la culture européenne de l’époque ». A noter que cet historien du verre espagnol ne connaissait pas non plus l’existence de cette manufacture royale piémontaise de Chiusa, lorsqu’il a écrit cet article dans les années 1988.

« … il s’agissait d’établissements créés sous la protection royale, situés souvent aux proches alentours de la Cour, qui travaillaient surtout pour la Couronne et qui jouissaient de l’appui personnel et économique des souverains….Ces Entreprises faisaient l’objet de mesures protectionnistes très strictes…. Les formules de fabrication étaient considérées comme des secrets d’état dont la divulgation était punie avec une extrême sévérité…La Manufacture de la Granja a une dimension européenne dès sa mise en route, dans sa structure, son organisation et le style de se productions, dans la composition des équipes d’artisans, . Le roi Philippe V et ses conseillers souhaitent une manufacture de grande envergure où il soit possible de fabriquer tous les produits verriers qu’on puisse imaginer…
Nous n’avons pas à nous étonner que ce soit en France que l’on cherche les premiers techniciens et artisans pour mettre sur pied cet établissement. C’est un commerçant français, établi en Espagne, Antoine Berger, beau-frère du peintre L.M. Van Loos, qui est chargé de cette dangereuse mission .Il sera nommé plus tard Directeur de la Manufacture en compensation des dommages personnels et commerciaux qu’il subira pour s’acquitter de cette tache. Le premier groupe d’artisans français recrutés se verra renforcé tout de suite par l’arrivée d’artisans venant d’autres pays européens et qui explique la présence de tant de maîtres verriers étrangers dans les différentes sections ou ateliers de la Manufacture. Ces « fabriques » recevaient le nom des nationaux qui y travaillaient. Ainsi et en plus de la fabrique « des planos » ou des espagnols, nous trouvons la fabrique des « labrados » ou des français, celle de »l’Entrefinos » ou des allemands et une section d’optique à la tête de laquelle nous trouvons deux français, J.B.Marie et Diégo Maigeon. Les listes du personnel nous fournissent aussi les nationalité des différents maîtres et artisans. Nous y trouvons par exemple, les français Dionise Sibert, son fils Charles et son père Jean, les frères Erder, suédois d’origine qui viennent d’Amsterdam, et les Brun, allemands du sud du Danemark et qui ont déjà travaillé à Marinha Grande au Portugal. L’atelier de gravure est dirigé par le norvégien J.W.Cuba et son fils Jean-François et celui des émaux par l’allemand Hans Haly. Dans l’atelier de gravure, on note la présence de Munier, Noller et Grosky de Hambourg, le suédois Klophesius et Sholze qui a été formé en Bavière à Amsterdam et à Londres. Parmi les apprentis, nous trouvons l’italien Jean- Baptiste Nenni, et plus tard en 1785, l’anglais Joshua Ketilby qui introduit le flint-glass…… »
Il en sera de même à Chiusa avec l’arrivée de nombreux artisans étrangers de Bohème, de France( des bourguignons pour les bouteilles), et même d’Angleterre. Bien évidemment les vénitiens et quelques altarais étaient aussi présents . Monica Guiddo , dans le très bel ouvrage « Opere del fuoco » sur les deux manufactures de céramique et de verre de Chiusa , nous le décrit parfaitement.

André ORSINI
Décembre 2008

Article à paraître dans Rèv 6(2009) de l’association Genverre

Bibliographie :

Opere del Fuoco catalogue du musée de la Manufacture royale de verre et de Cristaux et de la Céramique de Chiusa.

Manufacture royale de verre/ La Granja Espagne / Publication du Centre National du Verre à La Granha