A Altare en Piémont , Un ancien four à verre du XVIIè ou XVIII étonnement bien conservé, attends ses archéologues

Le vieux four à verre d’Altare

1-Altare cité du verre en Ligurie
Altare, une ville des confins du Piémont et de la Ligurie en Italie, un peu oubliée dans l’histoire de l’évolution du verre en Europe, reprends peu à peu la place importante qu’elle a occupée aux cotés de Venise et des verriers de Murano.

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La célébration récente du tricentenaire de la disparition de Bernard Perrot, maitre de la verrerie d’Orléans, originaire de cette cité italienne a permis de rappeler l’importance de cette cité. L’exposition du musée d’Orléans ainsi que le catalogue édité à cette occasion, ont montré l’apport important de ce verrier d’origine altarèse, aux évolutions techniques de ce matériau tant sur le plan de la composition des matières premières utilisées que sur le plan du process avec l’invention partagée du coulage de la glace. Mais Perrot ne fut pas le seul altarais à émigrer en France et dans l’Europe. En effet contrairement aux verriers de Murano, les gouvernants de l’époque, et tout d’abord le marquis de Montferrato dont dépendait la cité d’Altare, n’empêchaient pas leurs verriers d’émigrer et de porter à l’extérieur leur secret de fabrication : simplement à leur départ de la cité, ils leur imposaient une taxe. Ainsi très rapidement, au cours des XVIè et XVIIè siècle, ces verriers se répandirent sur l’Europe et fondèrent de nombreuses verreries, jusqu’en Angleterre et en Hollande en passant par la France et la Suisse. Dans notre pays, ils s’établirent nombreux d’abord dans les provinces proches, Provence, Savoie, puis vers le Nivernais , la Saintonge. On les retrouve enfin à l’ouest, en Normandie et aussi dans le Nord

2-Altare, aujourd’hui et les restes du vieux four,
encore cité du verre grâce aux deux usines du groupe Bormioli et de la Vetreria Etrusca. A quelques kms, une verrerie du groupe St-Gobain-Vetri à Carcare vient de fêter son centenaire. Mais comme dans bien d’autres villes, les fabrications ont quitté le centre du pays. A Altare il reste encore les restes imposants de l’usine de la SAV qui a regroupé, à la fin de la dernière guerre, plusieurs verreries altaraises. A proximité, de l’autre coté de la rue centrale, les ruines majestueuses et plus anciennes de la Racchetti, datant du XIXè pour une grande partie, et arrêtée en 1962, au coin duquel on aperçoit une série de bâtiments en partie écroulés : un long bâtiment composé de deux parties , l’un à droite ayant conservé sa couverture, et l’autre sans toits, avec un grand mur en briques contient les deux fours anciens étudiés.

3-L’état actuel des ruines

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Le premier bâtiment , conserve 8 séchoirs à bois plus récents que les deux fours
On pénètre dans le bâtiment des fours par l’un des murs évidés à arcs en plein cintre et surbaissés, après quelques contorsions compte tenu des éboulements situés devant la chambre inférieure du premier four . Sa forme est cylindrique, construit en briques.

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Il mesure un peu plus de 3m30 de diamètre, et env. 10 m de circonférence. Sa hauteur, sous voûte du couloir le ceinturant : env 2.00m, celle d’un homme debout. Aux quatre coins cardinaux , des couloirs importants , de la même hauteur que le couloir circulaire précédent :

  • le premier bouché par un mur de briques à env 3 à 4 m du four
  • à angle droit sur droite, un couloir conduisant au séchoir à bois à l’étage supérieur, lui aussi bouché
  • puis de face, le couloir à ciel ouvert conduisant à l’ouverture sous cintre sur la cour, (celui de l’illus 2)
  • enfin, clôturant le tour du four, un conduit menant au second four situé à plus de 5 m du premier

A noter aussi ces petits canaux carrés au nombre de 4 (bien visibles sur l’illus 2) sans doute utilisés pour amener l’air nécessaire à la bonne combustion du bois consommé dans le foyer perpendiculaire à ces canaux.

Illus 3 : le plan du four

Illus 3bis : coupe A du four

A ciel ouvert, au dessus de la chambre inférieure du four et de son couloir circulaire, une dalle en pierre cimentée recouvre la partie inférieure du four percée en son centre : elle a été posée sans doute après la destruction des sièges de creusets.

Illus 4 : la coupe B du four, avec un essai de reconstitution de sa partie supérieure et de sa voûte.

A noter enfin dans la cour extérieure , enfouis dans les fourrés , les restes d’un moulin à calcin ou à calcaire, avec sa meule verticale et son auge datant sans doute du XIXè

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5- Iconographie de fours anciens altarais :

En première analyse nous pensons que la superstructure, avec les sièges des pots et la voûte en coupole devaient ressembler à ces coupoles que nous retrouvons, sur les peintures, retrouvées dans deux églises d’Altare, datant du XVIè siècle et le bas relief céramique de l’hôtel de ville

Illus 5 peinture église St Philibert

Illus 6 dessin chapelle St Roch (vers 1590)

Illus 7 :bas relief en céramique dans salle de l’hôtel de ville d’Altare

Ces restes importants sont sans doute très anciens et posent de nombreux problèmes , par rapport aux nombreux fours anciens de France et d’Italie retrouvés jusqu’à ce jour. Les restes du second four enfouis sous terre et végétation, ne peuvent rien nous apprendre pour le moment. Il faut donc aller chercher ailleurs quelques informations.

6-Etudes historiques

Sur le plan historique tout d’abord, les études rapides menées jusqu’alors par notre ami verrier altarais Ernesto Saroldi, avec des archéologues de Ligurie, n’ont pas permis jusqu’à ce jour , de retrouver sa date de mise en route et sa période d’exploitation. Les inventaires réalisés au début du XIXè durant la période du département français de Montenotte, pendant la période napoléonienne, ne permettent pas jusqu’à maintenant d’individualiser nettement ce four, et s’il était encore en activité. En effet, le Comte de Chabrol, préfet du département à cette époque, écrit alors : »En ce moment existent à Altare cinq grands fours et un petit. Les grands contiennent 6 pots d’une contenance de 200 à 350 kg et servent à fabriquer le verre vert, tandis que le plus petit sert à la fabrication du verre blanc dit cristallo. Le verre pour les bouteilles noires est fabriqué dans des pots de120kg. Le four de recuisson est d’habitude placé au-dessus du four principal, mais quelques fois à coté…..Chaque four consomme, suivant ses dimensions, de 50 à 70 cantari de bois vert par jour (le cantari équivaut à env 48kg ), soit 40 à 60 cantari de bois séché dans les séchoirs proches des fours ».

Il nous faudra donc essayer de retrouver ( peut-être aux archives nationales à Paris), les traces du cadastre dressé pendant la période napoléonienne, non retrouvé par les archéologues italiens jusqu’à maintenant, dans les archives piémontaises ou génoises.

Dans le n° Alte Vitrie, 2001, notre ami et guide Ernesto SAROLDI décrit un four appartenant à sa famille avec le plan correspondant, au début du XIXè situé dans la maison d’habitation du verrier

Illus 8 Coupe du four Saroldi de 1825

Il ne s’agit pas de notre four puisque celui-là était inclus dans une maison d’habitation.

2- Observations techniques

Ecoutons maintenant la description qu’en fait notre ami Saroldi dans le n° 1 d’octobre 1994 d’Alte vitrie : « Ces deux fours sont de forme cylindrique, en briques. A l’intérieur de chacun, existent deux cavités diamétralement opposées, revétus de matériaux réfractaires, dans lesquelles était réalisée la fusion du verre. Chaque cavité permettait de fournir environ 30 kg de verre par jour. Les fours alimentés en bois de la région très boisée environnante sont équipés de 4 couloirs étroit traversants et perpendiculaires au foyer pour apporter un bon tirage d air ».
Malheureusement l’état actuel du four que nous avons pu observer, ne permet plus de retrouver l’emplacement de ces mystérieuses cavités sans doute comblées par des chutes de matériaux divers.

les particularités observées :
– La très belle qualité du couloir circulaire entourant le four, avec sa belle voute de brique,
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– Le volume important d’air apporté par les quatre couloirs entourant le four , dont deux dans l’axe du foyer,
– Le petit volume du foyer, traversant de forme tronconique, terminé dans
– sa partie supérieure centrale par une espèce de petite cheminée verticale, sans doute pour l’évacuation des fumées, qui pose un vrai problème de thermique : comment élever à près de 1200 ° la température de la voûte supérieure, avec un si petit volume de bois contenu dans cette cavité transversale ?
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7-Hypothèses envisagées actuelles/

Alors ne s’agirait-il pas plutôt, du four à frittes présent dans de nombreux fours de l’époque, pour un premier traitement des matières minérales à une température de 600 à 700°. Dans ce cas, le second four à proximité pourrait alors être le four de fusion !
On pourrait aussi penser à un petit four ne fondant dans ces cavités, que des chutes de verre cassé. On sait que la fusion exige dans ces conditions des températures nettement moins élevées par rapport au four qui fond les matières premières naturelles, sable et calcaire…

Au terme de ces deux visites , de nombreuses inconnues subsistent sur ce très ancien témoin de l’ »Arte vitraria » en Italie postmédiéval (sans doute du XVII ou XVIIIè siècle), si bien conservé et si différent de tous les autres témoignages connus de Murano, de Toscane et même de France. Il serait urgent qu’une étude plus complète historique et technique soit menée par les services archéologiques de la région ligure , avec fouilles et enlèvement des détritus accumulés pendant des siècles dans les parties vitales de ces deux fours.

André ORSINI

Légende des illustrations de l’article

Bibliographie :
1- Storia del vetro par Maria Badano Brondi chez de Ferrari
2-revue Alte Vitrie du musée d’Altare : articles de Ernesto Saroldi
3-manifattura vetraria in Liguria tra XIV e XVII secolo :
articles de M. Calegari et D. Moreno
4-il vetro in Toscana de Ciappi, Laghi, Mendera et Stiaffini
chez Lalli
5_Les chemins de verre par Corine Maitte
chez P.U. Rennes
6- Bernard Perrot, maitre de la verrerie d’Orléans par Christian de Valence
au Musée d’Orléans